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Une meurtrière au visage d’ange

mercredi 15 octobre 2014

La jeune fille aurait payé un tueur pour éliminer son père

Règlement de comptes
Après la mort du milliardaire, les policiers ont recherché ses assassins partout dans le monde, parmi les membres de la mafia. Mais ils étaient beaucoup plus près… Dans la baie de Cannes, au large de Golfe-Juan, la mer est d’un bleu limpide, transparent. Les trois amis qui, en ce matin d’été, plongent de leur bateau pour explorer les profondeurs de l’eau, sont loin d’imaginer la sinistre découverte qu’ils vont y faire. Lorsque l’un d’entre eux repère, sur un lit de sable fin, d’étranges fragments blanchâtres, il réalise aussitôt qu’il s’agit d’ossements. D’un animal ? Non, hélas ! Remontés à l’air libre, ces macabres « trophées » se révèlent pour ce qu’ils sont : les restes d’un être humain.

On est alors au mois d’août 2004. Alertée, la police judiciaire de Nice dépêche sur les lieux de la lugubre trouvaille des plongeurs professionnels. Ceux-ci n’auront aucune peine à récupérer d’autres ossements. Analysés, leur ADN ne tarde pas à « parler » : ils ont appartenu à Christophe Dalmasso, disparu sans laisser de trace depuis près d’un an. Ces ossements sont tout ce qui reste d’un homme qui, peu avant de se volatiliser, à 34 ans, se vantait de « peser » 15 millions d’euros…

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L’article de Détective

Étrange personnage que ce Dalmasso, dur en affaires et en même temps croyant ; capable d’un cynisme total dans le business et rêvant de se retirer au fond d’un monastère. Né en 1969 à Cannes dans une famille ultra-modeste - ses parents tiennent un étal de fruits et légumes sur le marché de la place Forville, dans le centre-ville-, il manifeste très tôt ce qu’il faut bien appeler un véritable génie du commerce.

Entré à 18 ans dans le garage que tient son frère aîné à Cagnes, il y révèle des dons qui, très vite, le poussent à élargir son champ d’activités. Lancé dans l’immobilier, il monte plusieurs sociétés à Grasse, Cannes et Nice. Puis la Côte d’Azur ne lui suffit plus. Il se tourne vers l’Angleterre et l’Italie. En moins de quinze ans, parti de rien ou presque, à la sueur de son front il se construit un empire impressionnant. Redoutable procédurier, prêt à tout pour faire valoir ses droits et réaliser des opérations juteuses, il accumule évidemment sur sa route les rancunes et les désirs de vengeance. Mais il s’en moque.

  1. Un de ces jours, tu tomberas sur un os, l’avertit un de ses amis. Quelqu’un t’en voudra à mort. Vraiment à mort !

Devant pareils avertissements, Christophe Dalmasso se contente de hausser les épaules.

Son seul signe extérieur de richesse est sa BMW série 5
En réalité, Christophe Dalmasso aime l’argent pour l’argent, pour le sentiment de puissance qu’il lui procure, certainement pas pour éblouir les autres et mener une vie tapageuse. Son unique signe extérieur de richesse, c’est sa voiture, une BMW série 5. Pour le reste, il mène à Nice une vie des plus banales…

La BMW de Christophe Dalmasso a été découverte calcinée sur un parking.

Marié très jeune avec Élisabeth, une femme professeur de français, il va demeurer près de dix ans avec elle. Légèrement plus âgée que lui, Élisabeth a une fille d’une première union, Lucie. La petite a 5 ans lorsque sa mère épouse Christophe Dalmasso. Celui-ci reconnaît la fillette. Elle portera son nom. En grandissant, Lucie devient une éclatante jeune fille aux longs cheveux bruns, aux grands yeux sombres, au corps souple et fin. Brillante, elle obtient son bac à 16 ans puis décide de poursuivre ses études aux USA. Mais au bout de quelques mois elle revient en France et entame à Nice des études de psychologie. Bien qu’elle ne soit pas la fille biologique de Christophe Dalmasso, elle semble en tout point son prolongement. Rapidité, efficacité, volonté : elle paraît avoir hérité de toutes ses qualités. Elle se dit d’ailleurs très attachée à lui…

Aucun mouvement sur ses comptes bancaires
En attendant, la fortune de Dalmasso continue à s’arrondir. Notamment grâce au testament que rédige en sa faveur une centenaire richissime qu’il connaît bien et qui possède à Nice, sur l’avenue Foch, une somptueuse demeure : le « Château de Baulieu ». Mais la vieille dame ne possède pas que cela. Elle a aussi de nombreux autres biens sur la Côte d’Azur et en Corse. Lorsqu’elle décède, Christophe Dalmasso se retrouve non seulement propriétaire du « Château de Baulieu », mais aussi, en Haute-Corse, de la presqu’île de la Pietra, sur la commune de L’Île-Rousse : un patrimoine foncier de vingt et un hectares… Fous de rage de se voir ainsi dépossédés, des cousins de la défunte contestent la succession. Un administrateur est désigné. Entretemps, toujours en Corse, Dalmasso est visé par deux incendies : le premier détruit un appartement qu’il possède et dont il vient de faire expulser un locataire mauvais payeur, le second ravage l’un de ses terrains de L’Île-Rousse où il a Installé un mini-golf. Christophe Dalmasso n’a pas que des amis…

Pour ce qui est du somptueux « Château de Baulieu », Dalmasso ne tarde pas à le découper en parcelles. Il s’y réserve, pour Elisabeth, Lucie et lui, un vaste appartement. Quant au reste, il aménage des studios qu’il loue à des étrangers, principalement des Brésiliens. Cela fait longtemps déjà que Dalmasso se rend plusieurs fois par an au Brésil, autant pour ses affaires que parce qu’il adore ce pays et sa population. Il y a noué des amitiés et même si, là-bas comme à Nice, il passe le plus clair de ses journées au téléphone, il trouve quand même le moyen de s’y livrer à son sport favori : le ski nautique.

Avec Élisabeth, dès 1995, rien ne va plus. Le couple bat de l’aile et le divorce devient inéluctable. Définitivement séparé de sa femme en 1997, il laissée celle-ci et à sa fille l’appartement qu’ils occupaient au « Château de Baulieu ». Quant à lui, il retourne s’installer à Cannes, près du Suquet, dans un modeste studio. Il n’a pas besoin de plus. De toute façon, il voyage sans cesse. Avec deux destinations privilégiées : le Brésil, bien sûr, mais aussi la Russie. Déprimé par l’échec de son mariage, il rêve de refaire sa vie avec une jeune femme de là-bas, et de fonder enfin une vraie famille, d’avoir un enfant qui soit la chair de sa chair, même s’il considère sincèrement Lucie comme sa fille.

Avec cette dernière, d’ailleurs, les rapports se dégradent. Consciente de l’immense fortune de son père adoptif, la jeune fille en veut sa part. Mais Dalmasso ne l’entend pas de cette oreille. La tension atteint en 2000 un tel point d’intensité que Lucie intente un procès à l’ex-mari de sa mère. Certes, les choses se tasseront par la suite, mais Dalmasso, toujours aussi impitoyable quand il s’agit d’argent, décidera de n’accorder comme héritage à la jeune étudiante que le strict minimum légal. Pas un sou de plus. Ce qui va nourrir chez Lucie un ressentiment profond et durable...

Plutôt étrange, cette disparition
C’est dans ce contexte que, le 2 septembre 2003, Christophe Dalmasso « disparaît », après avoir passé un dernier coup de fil de son téléphone portable, à proximité du centre commercial Nice-Étoile. Sans prévenir personne, ni même ses parents qui vivent toujours et auxquels il est resté très attaché. Qu’est devenu l’homme d’affaires florissant ? Son téléphone ne répond plus, son appartement de Cannes est déserté. Quant à ses comptes bancaires bien fournis, ils n’enregistrent plus le moindre mouvement. Est-il parti refaire sa vie au Brésil ou dans un quelconque paradis fiscal ? S’est-il, sur un coup de tête, retiré dans un monastère comme il lui arrivait d’en parler à ses proches ? Est-il tombé dans un guet-apens ? A-t-il été victime d’un règlement de comptes ? Toutes les hypothèses, même les plus folles, sont envisagées. Jusqu’à ce que, dans la nuit du 8 au 9 septembre, la BMW 530 diesel noire de Christophe soit retrouvée carbonisée sur un parking du quartier de Nice-la-Plaine.

Un suspect parmi les locataires du « château »
Dès lors, la police judiciaire de Nice ne doute plus qu’il soit arrivé quelque chose au milliardaire. Quelque chose de grave. La piste criminelle est envisagée d’autant plus sérieusement que Dalmasso ne manquait pas d’ennemis. On passe sa vie au peigne fin. Ex-épouse, fille adoptive, relations d’affaires, amis. Dalmasso avait-il noué des liens avec la mafia russe ? Avec des indépendantistes corses ? Plusieurs enquêteurs se rendent même au Brésil où il séjournait si fréquemment.

Et si la réponse au mystère était plus près, tout près même, à Nice, dans ce fameux « Château de Baulieu » où il louait des studios à des Brésiliens ? L’un d’entre eux, un homme de 29 ans, focalise soudain l’attention de la police. Il s’agit d’un certain Borba Da Silva Edno, arrivé du Brésil au cours du printemps 2003 et qui se présente comme danseur de capoeira, une discipline qui est aussi un redoutable art de combat. Sous le surnom de « Marecco », il gagne sa vie en faisant de la danse brésilienne dans les rues du Vieux-Nice. Intelligent, charmeur, voire manipulateur selon certains, « Marecco » fait partie des locataires de Dalmasso au « Château de Baulieu ».

Jusque-là, rien que de très banal. Mais en y regardant de plus près, les enquêteurs s’aperçoivent que le jeune danseur, qui a noué des liens d’amitié non seulement avec son propriétaire, mais aussi avec l’ex-épouse de ce dernier et avec sa fille adoptive, est l’une des dernières personnes à avoir vu l’homme d’affaires le 1er septembre, veille de sa disparition. Interpellé et placé en garde à vue, le Brésilien proteste de son innocence. Mais une perquisition dans son studio permet à la police de découvrir des éléments qui semblent l’accabler : il s’agit de quatre chèques appartenant à Dalmasso. Tant bien que mal, Borba Da Silva Edno tente de se disculper en expliquant qu’il a vendu à Dalmasso des terrains qu’il possédait au Brésil. Un alibi qui ne résiste pas à cinq minutes d’examen. Entendu par le juge d’instruction, le danseur de capoeira est bientôt placé sous mandat de dépôt et mis en examen pour « enlèvement et séquestration ».

Les ossements sont ceux de l’homme d’affaires
La disparition de l’homme d’affaires demeure cependant une énigme complète. Seule sa voiture a été retrouvée. Quant aux charges pesant sur le danseur brésilien, elles se résument à quatre chèques. Il faudra attendre août 2004 pour que l’enquête connaisse un coup d’accélérateur aussi spectaculaire que dramatique. Retrouvés par des plongeurs dans la baie de Cannes, au large de Golfe-Juan, des ossements humains sont identifiés comme étant ceux de Christophe Dalmasso. L’homme qui pesait 15 millions d’euros a bel et bien été assassiné !

Par qui ? Comment ? Divers indices inclinent les enquêteurs à penser que son cadavre a pu être d’abord enterré non loin de la mer avant d’être emporté au large par des ravinements de pluie ou des coulées de boue. Mais il ne s’agit là que d’une hypothèse. Selon une autre version, le corps de Dalmasso aurait d’abord été enterré, puis exhumé par ses meurtriers avant d’être pulvérisé avec des explosifs.

Quoi qu’il en soit, la découverte des restes macabres de l’homme d’affaires rend brusquement « Marecco » bavard. Toujours incarcéré, le jeune Brésilien accuse alors Lucie d’avoir organisé le meurtre de son père adoptif ! Furieuse d’être déshéritée, elle aurait engagé des « professionnels » pour le tuer. Elle aurait ensuite tout raconté au Brésilien et lui aurait même montré l’endroit où le corps avait été enterré. Un endroit que « Marecco », conduit par la police sur les lieux de la soi-disant inhumation, se montrera incapable de désigner avec précision…

« Ma cliente était très attachée à son père »
Pour tirer les choses au clair, une confrontation est alors organisée par le juge d’instruction entre le danseur et Lucie. Confrontation des plus orageuses au cours de laquelle la jeune femme accuse « Marecco » de mensonge. À vrai dire, on la croirait plus volontiers si elle n’avait, elle aussi, quelque chose à cacher. Ce quelque chose, c’est la brève liaison qu’elle a eue avec le Brésilien peu avant qu’il ne devienne le locataire de son père. Certes, cette liaison ne prouve rien, dans un sens ou dans un autre. Mais elle indique un lien entre le danseur et la jeune femme. Se dessine alors une nouvelle hypothèse, plus dramatique que toutes les autres : et si Lucie avait embauché « Marecco » pour tuer son père adoptif ?

Il ne s’agit, répétons-le, que d’une hypothèse. Elle apparaît néanmoins assez sérieuse pour que Lucie ait été mise en examen et écrouée pour l’assassinat de Christophe Dalmasso. Une mesure dont Me Gérard Bentatta, l’avocat de la jeune femme, a aussitôt fait appel.

  • Le juge d’instruction n’a aucun élément matériel contre ma cliente, nous a confié Me Bentatta. J’ai demandé sa remise en liberté. Lucie était très attachée à Christophe Dalmasso. En août 2004, c’est moi-même qui lui ai annoncé que les ossements humains retrouvés au large de Golfe-Juan étaient ceux de son père. Elle a éclaté en sanglots et elle a pleuré pendant une demi-heure…

L’enquête, en tout état de cause, est loin d’être terminée et pourrait bien connaître de nouveaux rebondissements dans les semaines qui viennent.

Nous rappelons que les deux personnes mises en examen dans cette affaire restent présumées innocentes.
Christophe Cantoni

Publié le mercredi 16 février 2005
par Christophe Cantoni